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Pourquoi la recherche en médecines complémentaires peine-t-elle à s'imposer ? The Lancet pointe des inégalités structurelles

Un commentaire publié dans The Lancet Regional Health – Europe met en lumière les biais systémiques de l'écosystème de recherche qui freinent le développement scientifique des médecines traditionnelles, complémentaires et intégratives.

Écrit par Julien Henzelin
Mis à jour il y a plus d’une semaine

Six chercheurs internationaux de premier plan — d'Australie, des États-Unis, d'Allemagne et d'Afrique du Sud — appellent à un changement systémique pour que la médecine intégrative puisse pleinement contribuer à la santé mondiale.

De quoi parle cet article ?

En mars 2026, un commentaire signé par Jon Adams (University of Technology Sydney), Amie Steel (Southern Cross University), Nils Gilman (Berggruen Institute, Los Angeles), Marcel Wrzesinski (Charité Berlin), Motlalepula Gilbert Matsabisa (University of the Free State, Afrique du Sud) et Georg Seifert (Charité Berlin / CCCTIM) a été publié dans The Lancet Regional Health – Europe, l'une des revues médicales les plus influentes au monde.

Leur constat est direct : malgré la Stratégie OMS sur les médecines traditionnelles, complémentaires et intégratives (MTCI) 2025–2035 et malgré le fait que ces pratiques soutiennent les soins de santé de 80 % de la population mondiale, la recherche en MTCI reste structurellement désavantagée — non pas par manque de rigueur ou de compétences des chercheurs, mais par des biais profonds dans le fonctionnement même de l'écosystème scientifique.


Quels sont les obstacles identifiés ?

Les auteurs ne se contentent pas de répéter le refrain habituel — « il faut plus de recherche ». Ils déplacent le regard : le problème ne vient pas des chercheurs en TCIM, mais du système dans lequel ils doivent évoluer. Ils identifient plusieurs mécanismes structurels qui entretiennent cette marginalisation.

Le financement est disproportionnellement faible. La MTCI reçoit moins de 1 % du budget mondial de recherche en santé, alors qu'elle concerne une majorité de la population mondiale. Les rares financements disponibles ne sont pas fléchés spécifiquement pour la MTCI : les chercheurs doivent concourir dans des appels à projets conçus pour la biomédecine, évalués par des pairs qui n'ont souvent ni expertise ni familiarité avec les paradigmes de la MTCI.

Les critères d'évaluation sont inadaptés. L'exigence systématique d'essais contrôlés randomisés (ECR) comme seul standard de preuve acceptable ne convient pas à de nombreuses interventions MTCI, qui sont par nature individualisées, multimodales et ancrées dans des contextes culturels spécifiques. Les auteurs soulignent qu'il existe un éventail reconnu de méthodologies d'évaluation — études pragmatiques, recherche centrée sur le patient, approches mixtes — qui sont légitimes mais insuffisamment valorisées.

Les parcours institutionnels sont fragiles. Les postes universitaires dédiés à la MTCI sont rares, précaires et souvent menacés. Cela crée un cercle vicieux : sans chercheurs en poste, pas de programmes de recherche à long terme ; sans programmes, pas de résultats à grande échelle ; sans résultats, pas de légitimité pour créer de nouveaux postes.

Les hiérarchies culturelles et épistémiques persistent. Dans le monde académique et éditorial, les systèmes de connaissances traditionnels continuent d'être considérés comme intrinsèquement inférieurs à l'approche biomédicale dominante. Ce biais ne relève pas de la science, mais d'une posture culturelle qui conditionne l'accès à la publication, au financement et à la reconnaissance.


Que proposent les auteurs ?

Le commentaire formule quatre recommandations concrètes pour corriger ces déséquilibres.

Un financement fléché et dédié. Les auteurs plaident pour la création d'enveloppes de recherche spécifiquement réservées à la MTCI, évaluées par des experts du domaine — et non par des comités exclusivement biomédicaux.

Des parcours institutionnels clairs. Il faut des postes universitaires stables, des programmes doctoraux, des centres de recherche reconnus — en d'autres termes, les infrastructures nécessaires pour construire une base scientifique solide et durable.

La reconnaissance du pluralisme des preuves. Les cadres d'évaluation doivent intégrer la diversité des méthodologies pertinentes pour la MTCI, au-delà du seul ECR. Cela ne signifie pas abaisser les standards, mais les adapter à la nature des interventions étudiées.

Un dépassement des hiérarchies épistémiques. Le monde académique et éditorial doit reconnaître que la MTCI représente des systèmes de connaissances légitimes, porteurs de savoirs cliniques accumulés sur des siècles, et méritant un dialogue scientifique d'égal à égal.


Pourquoi cet article est-il important pour notre domaine ?

Ce commentaire est remarquable à plusieurs titres. D'abord par son lieu de publication : The Lancet Regional Health – Europe est une revue de premier plan du groupe Lancet, lue par les décideurs de santé publique, les ministères et les institutions académiques à travers l'Europe. Qu'un tel journal accueille un texte qui nomme explicitement les biais structurels contre la MTCI constitue en soi un signal fort.

Ensuite par la qualité de ses auteurs : Jon Adams dirige le plus grand consortium de recherche au monde en médecine complémentaire et intégrative (ARCCIM, University of Technology Sydney). Georg Seifert dirige le Charité Competence Center for Traditional and Integrative Medicine (CCCTIM) à Berlin, l'un des centres hospitalo-universitaires les plus prestigieux d'Europe. Ces voix ne sont pas marginales — elles parlent depuis le cœur même du système académique.

Enfin, par sa résonance avec la situation suisse et européenne. Les formations en naturopathie, en MTC, en homéopathie et en ayurvéda font l'objet de cadres professionnels reconnus en Suisse (OrTra MA, OrTra TC, diplômes fédéraux). Pourtant, la recherche dans ces disciplines reste sous-financée et institutionnellement fragile. Ce commentaire du Lancet donne un cadre intellectuel et politique pour soutenir les efforts de structuration académique de nos disciplines — y compris les démarches de reconnaissance fédérale en cours.


En quoi cela concerne-t-il le Centre André Henzelin ?

Au Centre André Henzelin, la recherche fait partie de notre ADN institutionnel. Le Navi — Institut de recherche en santé intégrative — a déjà produit des publications dans des revues internationales à comité de lecture : une revue narrative sur la chrononutrition en MTE dans le Journal of Integrative Medicine, et une étude Delphi sur les tempéraments hippocratiques acceptée dans BMC Complementary Medicine and Therapies.

Ce commentaire du Lancet confirme ce que nous constatons au quotidien : ce n'est pas la qualité de nos praticiens ou de nos chercheurs qui fait défaut, mais les conditions structurelles dans lesquelles ils doivent opérer. C'est pourquoi nous nous engageons — au sein de nos formations, de nos projets de recherche et de nos partenariats internationaux — à contribuer à changer ces conditions, une publication et un projet à la fois.


Référence : Adams J, Steel A, Gilman N, Wrzesinski M, Matsabisa MG, Seifert G. Fulfilling the potential of traditional, complementary and integrative medicine for global health: addressing structural inequities within the research ecosystem. Lancet Reg Health Eur. 2026;63:101649. doi:10.1016/j.lanepe.2026.101649

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